Eve

Écrit par Super User le . Publié dans Poésie

Elloryn était seul, le premier Homme au monde,
Ne sachant distinguer, là où la brume abonde,
Celui qui l’a créé—Celui que l’on vénère
Au delà des nuées—l’ultime Visionnaire.
Car c’est le Dieu suprême, au ciseau minutieux
Qui a sculpté son âme aux contours délicieux.
Oui, Elloryn était seul au coeur transparent,
Vivant tel un seigneur parmi d’obscurs vivants.
La Terre saluait chaque jour Elloryn ;
Et l’Homme recueillait l’enseignement serein
De l’Être formidable à l’esprit infini
Comme au matin la fleur boit la rosée bénie.
Sa morne solitude avait su lentement
Emousser son désir d’apprendre seulement,
A visiter le Monde ainsi que fit Mercure
Aux nobles temps anciens, vers des contrées obscures.
Or les pleurs d’Elloryn, plus sombres que la nuit,
Vinrent à émouvoir Dieu, régnant sur autrui.
Car Elloryn était l’oeuvre de chair de Dieu,
Cet Homme que Lui seul avait forgé, glorieux.
Le premier Homme au monde aimait à observer
Les doux jeux amoureux des grands félins lovés :
Ô douce volupté de connaître une alliée,
Une compagne aimée en un lieu familier.
Et Elloryn criait vers les cieux immenses :
"Pourquoi m’as-tu donné cette morne existence ?
Ne m’as-tu créé que pour pleurer chaque jour ?
Ou bien demain saurons-nous découvrir l’amour ?"
Il hurlait encore : "Ô Dieu qui m’a créé,
Donne-moi la ferveur du baiser effleuré !
Donne-moi le plaisir de ne pas ignorer
Le visage rêvant d’une compagne aimée !
Ô mon Dieu, donne-moi. . . je ne sais quoi, d’ailleurs !
Le bonheur de souffrir quand ma mie est en pleurs.
Je ne te peindrai pas la vie du solitaire
Qui n’attend personne et qui ne sait que se taire."
Elloryn, las, tendait sa main ouverte à Dieu :
"Regarde le noble premier Homme en ces lieux !
Qu’il vive et pleure encore, et crie son désarroi !
J’aurai dû te haïr quand tu m’as rendu roi."
Alors, Dieu, du haut de son piédestal, vit l’Homme
Vociférant si fort, rêvant d’être surhomme :
Dieu songea : "Donnez-lui le mystère de la vie !
Il vous demandera, implorant, une mie !"
Alors Dieu se pencha vers l’implorant Héros
Que Yahvé lui-même n’avait pas su forger,
Les désirs que l’Homme vers les cieux dirigeait.
Alors le créateur, seul Dieu parmi les dieux,
Ainsi qu’un vieux sage, se repliait, soucieux,
Vers l’infini doré de sa noble retraite.
Soudain la Terre gronde et l’océan s’inquiète.
La foudre, voix de Dieu, tombe sur la forêt,
Et la faune engoissée s’enfuit vers les marais,
Et la mer soulevée se mélange aux cieux noirs ;
Puissiez-vous, de vos propres yeux, ne jamais voir
Une telle fureur ! Oui, une telle rage !
Alors le premier Homme, inquiet de ce tapage,
Sortit de l’antre sombre, et perçut à l’orée
Du bois, une silhouette ineffable et prostrée.
Elloryn d’avancer, les yeux écarquillés,
Vers cette mortelle déesse réveillée.
Lentement, il s’approche et découvre la Femme,
Et le Couple et l’Amour, et la première flamme.
Bienheureux Elloryn qui prend la main de celle
Qui sera de l’Homme, sa promise fidèle.
Le couple s’enlaça, et puis ils se connurent.